Zambo Anguissa, un « pied carré » devenu indomptable / Portrait du vendredi / Naples / SOFOOT.com

De Yaoundé à Naples, où il est en train de tout casser, André-Frank Zambo Anguissa a dû convaincre et résister aux échecs. Portrait d’un homme patient qui, à 26 ans, est en ce moment tout simplement l’un des meilleurs milieux de terrain du monde.

Les étiquettes. Dans ce monde du football dicté par la culture de l’instant, notamment sur les réseaux sociaux, des étiquettes sont accolées à tel ou tel joueur. Peu reluisantes en général, ces réputations les suivent toute une carrière. Mais l’une des plus belles performances pour un footballeur ne serait-elle pas de parvenir à renverser la table et de voir cette étiquette s’effacer grâce aux performances sur le terrain ? C’est en tout ce qu’est en train de réaliser André-Frank Zambo Anguissa. Monstrueux avec le Napoli, qui l’a acquis contre 15 millions d’euros cet été après une première saison convaincante en 2021-2022, celui dont on disait qu’il avait « les pieds carrés » en arrivant en France atteint là l’Everest d’une vie où il n’a jamais pu se relâcher.

Concours, numéro 10 et gel douche

Son voyage démarre à Yaoundé, et plus précisément dans le quartier d’Anguissa, où son grand-père était le chef de l’ancien village. Un lieu auquel le joueur des Lions indomptables vient en aide chaque année. Avec déjà des rêves de foot plein la tête, malgré les réticences de la maman Juliette, qui s’occupe du foyer, quand le papa, Louis, conduit des bus pour nourrir les siens. Pensionnaire de l’AS Fortuna, Zambo Anguissa est invité à une détection face aux meilleures académies du pays, le G8 talents Cameroun. Pas vraiment chaud pour s’y rendre, il pense que les dés sont pipés et que les recruteurs ont déjà leurs joueurs en tête. Jean-Philippe Durand est sur place pour l’OM : « Un grand sifflet qui joue numéro 10. Mais il se regardait jouer, on ne lui avait jamais dit que dans le football, quand l’équipe a le ballon, je joue, et quand elle ne l’a pas, il faut que je travaille. » Intrigué, le recruteur français va voir le jeune Anguissa, 16 ans : « Je lui dis clairement : “Si tu as l’ambition de faire quelque chose dans le foot, il faut changer ta façon d’être, de faire.” Il m’écoute. » De 120 joueurs au départ, le concours se termine par un match à 11 contre 11 entre les meilleurs. « Il a été énorme. » Désigné MVP du challenge, Zambo Anguissa part à Coton Sport, histoire de s’aguerrir six mois dans un milieu semi-professionnel. Dans l’impossibilité de le signer alors qu’un certain Marcelo Bielsa révolutionne le club, l’OM le laisse sous surveillance à Reims lors de la saison 2014-2015. Jean-Pierre Caillot, président, se prend d’affection pour ce jeune déboussolé par son nouvel environnement : « Ça a un peu été le choc des cultures. Au début, il sait tout juste ce qu’est du gel douche. Il découvre la civilisation. Je suis bienveillant avec lui, j’essaie de l’aider. » Comme cette fois où Caillot porte secours à son jeune poulain, alors que ses parents, malades au pays et dans l’impossibilité de payer les soins, sont dans le besoin et que Zambo Anguissa n’ose pas en parler.

« Mais c’est qui, ce Camerounais ? »

D’abord dans le groupe de la réserve, qui évolue en DH (R1), le Camerounais commence à faire quelques apparitions aux entraînements avec l’équipe pro. « À la fin de sa première séance, Kossi Agassa me demande : “Mais c’est qui, ce Camerounais ?” » , se marre encore Benjamin Moukandjo. Diego Rigonato ou Odaïr Fortes posent la même question. « Il m’avait marqué, détaille Mickaël Tacalfred, emblématique capitaine rémois. Tu sentais le vrai potentiel. Mais il était un peu maladroit, il aimait bien aller au contact et mettait des petits coups. Ça ne plaisait pas trop à certains… »

L’ancien attaquant de Lorient, Rennes, Nancy ou Monaco encadre son jeune compatriote au quotidien, entre des parties de PlayStation et quelques McDo. Jean-Philippe Durand ne lâche pas sa pépite et le supervise plusieurs fois en Champagne : « Il était un peu dans le dur psychologiquement. C’est une autre vie. Il s’est aperçu qu’en Europe, les gens n’ont pas forcément vocation à vous privilégier. Il sentait qu’il n’y avait pas une grosse confiance de l’encadrement du club. » Zambo Anguissa tombe en effet vite de haut. L’été suivant, Reims n’en veut plus. « Que ce soit le directeur du centre de formation (David Guion) ou l’entraîneur de l’équipe première (Olivier Guégan), personne n’a cru en lui » , peste Jean-Pierre Caillot, encore amer, qui souhaite voir le jeune Zambo rester. À l’époque, on estime que le joueur n’a pas du tout le niveau d’Aly Ndom (aujourd’hui en Roumanie), formé au club : « Il a un Anguissa dans chaque jambe » , entend-on selon des témoins de l’époque. « J’essaie toujours de comprendre, s’étonne encore Moukandjo. Dire qu’il n’a pas le niveau… Ils sont partis avec des préjugés. » Caillot le sait : « Ne pas avoir traité Anguissa comme il le faut a été une perte financière, entre autres. Mais c’est la vie, l’essentiel est qu’il ait réussi. » Et promis, on ne reprendra plus Reims à ce genre de méprises : « C’est la vie du foot, on peut passer pour des abrutis parce qu’on ne l’a pas fait signer. C’est arrivé à Eto’o, à Ribéry… On s’est enrichi de cette erreur, aujourd’hui, on accompagne énormément nos jeunes qui viennent du continent africain. »

L’essai qui accélère tout

Néanmoins, l’épisode Reims marque énormément le joueur, touché. « Il est arrivé dans un bon club, avec les yeux qui pétillent, se souvient Moukandjo. Quand on vous dit qu’on ne vous garde pas, ça fait un sacré choc. » Maxime Nana, son agent, enchaîne : « C’est un deuxième carrefour dans sa vie après le concours de Yaoundé, ça le réveille. » L’école de la deuxième chance s’appelle Valenciennes. Le joueur part en essai, y reste plus d’un mois et fait forte impression à David Le Frapper, coach de VA, troublé. « Un être exceptionnel, d’une gentillesse inouïe, loue ce dernier. On voulait lui proposer un contrat. » Inimaginable pour l’OM ! « On a fait tout le boulot de détection, rappelle Jean-Philippe Durand. Imagine qu’il se développe à VA, on aurait été obligés de payer un transfert. Mais pour moi, c’était encore trop tôt pour le faire venir à Marseille. » Et pourtant. Vincent Labrune, autre personne incontournable dans le parcours d’Anguissa, y croit. Marcelo Bielsa donne son feu vert pour inclure le joueur dans ses séances, sans garantie de temps de jeu. Quand Le Frapper lui annonce qu’il faut partir, Zambo Anguissa est en pleurs. Son coach n’est pas mieux : « Quelque part, j’avais perdu une petite moitié de moi. Il n’a pas fallu grand-chose pour que je m’attache à lui. »

Le voilà chez l’OM d’El Loco. « Avec Bielsa, si tu joues, ça veut bien dire quelque chose » , note Moukandjo. Le premier contrat professionnel est signé. Sur les routes marnaises, Jean-Pierre Caillot appelle son homologue marseillais, qui lui confie la signature imminente de Zambo Anguissa. « Je lui dis : “Tu fais ça pour mettre de l’huile dans les négociations pour prolonger Nkoulou.” Il me répond que non. Quelques semaines plus tard, mon fils m’envoie un texto en me conseillant de regarder la compo de l’OM face à Groningen en Ligue Europa : “Tu vas aimer.” Là, je me suis dit : “Ils ont dû me faire faire une connerie…” »

Lancé par Bielsa, patient sous Michel, Zambo Anguissa démarre réellement sa carrière avec Rudi Garcia aux manettes. L’actuel entraîneur d’Al-Nassr en Arabie saoudite lui fait comprendre quelques fondamentaux du haut niveau. « C’est mon petit, sourit Garcia affectueusement. Le footballeur a des capacités incroyables. À l’époque, il faut lui apprendre la compréhension du jeu, l’aspect tactique, ses déplacements… L’homme est humble, reconnaissant, et on a eu besoin d’expliquer qu’il peut avoir confiance en lui, qu’il peut prendre des responsabilités. » À Marseille, l’heure tourne pour prouver. Maxime Nana explique pourquoi : « En Afrique, on n’a pas la possibilité, jusqu’à présent, d’avoir tous les outils pour faire travailler les jeunes talents physiquement, tactiquement, techniquement. Donc quand un joueur arrive en Europe à 18 ans, il a quatre à cinq ans de formation à rattraper en très peu de temps. Si tu n’as pas de clubs et des coachs qui ont foi en toi… Mentalement, tu dois être très fort. »

La patate chaude de Mandanda

Neuf matchs de L1 la première saison, 33 la deuxième puis 37 la troisième. Et de plus en plus d’assurance. Il n’hésite par exemple pas à lancer dans La Provence à J-1 d’un OM-OL : « Lyon ? On veut les exploser. » Et puis il y a cette titularisation lors de la fameuse finale de Ligue Europa face à l’Atlético en 2018. Un match pourtant abouti, mais forcément terni par cette erreur de la 21e minute. Ce contrôle manqué, après la patate chaude envoyée par Mandanda, offre l’ouverture du score à Griezmann (score final 0-3). « Ça lui a donné une leçon » , observe Maxime Nana. « Il était marqué, confirme Garcia. C’est un joueur entier, tellement collectif dans l’âme, qu’il prenait une partie des responsabilités. » Erreur ou pas, Fulham claque 30 millions d’euros pour le faire venir. Le Camerounais devient le plus gros transfert de l’histoire du club londonien, rien que ça. Ce changement d’univers, de dimension et de football nécessite un réel temps d’adaptation. Sauf qu’il est attendu au tournant d’emblée : « Il y a le poids de ce transfert. Nous, on le voit comme le sauveur, avec un gros potentiel qui peut nous apporter » , décrypte Floyd Ayité, coéquipier chez les Cottagers. Les blessures entre la fin 2018 et le début 2019 n’aident en rien. « Mais dès son retour, il montre le Zambo que les gens veulent voir » , promet Neeskens Kebano, autre collègue à Craven Cottage. Mais quelque chose change depuis Reims et Marseille : la confiance en soi. Floyd Ayité raconte : « On parle beaucoup de la trajectoire qu’il peut avoir. Il me dit : “Tu n’as rien vu. Mon heure va arriver, et là, on ne parlera pas de Fulham.”  » Kebano confirme : « Dès le premier jour, je sens quelqu’un qui a des objectifs. L’ambition l’anime. Il n’a jamais cessé de travailler et de croire en lui. Il est persévérant. Mais il n’aime pas l’injustice, ni se faire marcher dessus. » Encore une preuve d’un Zambo Anguissa de plus en plus armé grâce aux différentes épreuves.

« Zaf » bientôt trop grand pour Naples ?

Mais celui que beaucoup appellent « Zaf » n’est décidément pas tranquille. Relégué avec Fulham, il part à Villarreal. Au milieu de Santi Cazorla et consorts, Zambo Anguissa renforce encore plus son bagage footballistique et se transforme réellement en un vrai box to box. L’aventure espagnole donne un coup d’accélérateur. Le Sous-Marin jaune est conquis après une belle saison couronnée par une cinquième place en Liga. Vingt millions d’euros sont proposés. Trop peu pour Fulham, qui retrouve la Premier League et son Camerounais au milieu du terrain. Dans une nouvelle saison galère (qui se termine, encore, par une descente), Zambo Anguissa est l’un des meilleurs dribbleurs du championnat et impressionne. Il n’est pas rattrapé par les autres écuries de Premier League, et c’est le Napoli qui en profite. Recruteur pour le club, Maurizio Micheli suit le joueur depuis des années et parvient enfin à l’attirer en Italie. Avec le succès que l’on connaît, même si une étape supplémentaire a été franchie depuis août : le voilà bien plus décisif, avec 3 buts et 5 passes. « Aujourd’hui, c’est un joueur complet, résume Benjamin Moukandjo, qui estime que le départ de Fabian Ruiz pour le PSG a libéré Anguissa dans l’entrejeu napolitain. Il a connu la L1, derrière il va en Angleterre dans un championnat beaucoup plus physique, avec un volume de courses énorme et l’intensité ; puis en Espagne, où il faut être technique, car on ne dégage pas le ballon, on le sort au pied et proprement ; et l’Italie où on parle davantage de tactique. Désormais, on le voit dans son jeu : il prend beaucoup plus de risques. C’est un milieu aguerri… et j’ai peur qu’il ait le niveau au-dessus de Naples. »

Un retour en Premier League aurait pu intervenir dès l’été dernier, mais Patrick Vieira, séduit, n’a pas obtenu gain de cause à Crystal Palace. Peut-être l’obtiendra-t-il cet hiver après une Coupe du monde où Zambo Anguissa va débarquer avec le statut du taulier avec le Cameroun. « C’est un incontournable, un patron, confirme Michael Ngadeu. Il fait partie du comité des décisions. Il dégage un certain calme, mais quand il parle, je peux vous dire qu’il est écouté. » Stéphane Bahoken, ancien d’Angers et autre coéquipier d’Anguissa en sélection, voit aussi quelqu’un de « sage. Il a les mots justes, les mots d’un ancien. Il a une certaine forme de sagesse en lui. » Et le Cameroun le sait, face au trio Brésil-Serbie-Suisse (groupe G), les Lions indomptables auront besoin d’un grand Anguissa. « Il a mûri, loue Ngadeu. C’est un guerrier, il n’a pas peur d’aller au combat, cela se voit à la façon dont il se déploie sur le terrain. Il donnerait sa vie pour un match. Avec ou sans ballon, il abat un travail formidable. » Ceux qui l’ont connu il y a à peine quatre ans ne disent pas mieux, à l’image de Claudio Ranieri, coach de Zambo Anguissa lors de sa première saison à Fulham : « Il a beaucoup grandi dans sa personnalité et tactiquement. Je me souviens d’un gars en or, très professionnel. »

La nouvelle étiquette

Récupération, projection, déplacement, transition, passe décisive et conclusion… Il y a l’expérience, oui, mais cette expansion de « Zaf » s’explique aussi par l’évolution des mentalités et des fameuses étiquettes. Jean-Philippe Durand observe qu’ « à un moment, il s’est aussi enfermé dans un rôle de récupérateur parce qu’on lui a dit : “Tu récupères et tu donnes à côté, le reste n’est pas pour toi.” Ce garçon découvre encore ses qualités car, oui, ce n’est pas un milieu de terrain laborieux, là à faire le sale boulot. » La fusée Zambo est lancée, mais une chose est certaine : l’enflammade, très peu pour lui. « Il exploite son fort potentiel avec humilité et intelligence » , apprécie Rudi Garcia. « Il garde les pieds sur terre, conclut Moukandjo. Il n’oublie pas d’où il vient, il reste en alerte. Attention, il faut profiter, ce n’est pas un robot, dans le monde du foot, il y a une remise en question permanente, il le sait. Il a cette volonté de toujours démontrer, tous les jours, c’est ça qui est intéressant. Ça montre la lucidité qu’il a. » Avec une nouvelle étiquette qu’on pourrait lui attribuer : celle d’un joueur à toute épreuve.

Par Timothé Crépin
Tous propos recueillis par TC.

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